ADDIE est-il mort ? La fausse querelle des modèles
On enterre ADDIE à chaque nouveau modèle à la mode. Le détail gênant : ADDIE n'a jamais été une théorie, seulement une étiquette bricolée, et SAM se contente de revendre l'itération comme une trouvaille. Petite autopsie épistémologique d'un sujet qui n'a jamais respiré.
Vace
7/3/20264 min read


Tous les cinq ans, un consultant enterre le modèle ADDIE avec la solennité d'un héritier pressé. En 2012, c'est le SAM qui tient la pelle (Allen & Sites, 2012). Avant lui venaient le prototypage rapide, l'agile et le design thinking. Le rituel ne varie jamais, on reproche au vieux modèle sa rigidité et sa linéarité et on vend le nouveau comme une libération créative. Une objection vient pourtant gêner ce petit théâtre funéraire. Pour mourir, encore faut-il avoir vécu. Or ADDIE n'a jamais été vivant au sens où l'entendrait un épistémologue exigeant.
Une étiquette, pas une théorie
Rappelons d'abord ce que recouvre l'acronyme. ADDIE désigne cinq phases censées ordonner la conception d'une formation : l'Analyse des besoins, le Design des objectifs et des stratégies, le Développement des supports, l'Implémentation auprès des apprenants et l'Évaluation des résultats (Basque, 2004). Présenté ainsi, le procédé a l'évidence tranquille du bon sens, ce qui explique sa domination dans l'ingénierie pédagogique francophone (Basque, 2004).
Molenda (2003) a pourtant enquêté sur ses origines, et le constat est clair. ADDIE ne possède ni auteur identifiable, ni article fondateur, ni validation empirique. L'acronyme s'est diffusé de bouche à oreille, comme une étiquette commode désignant la grande famille des modèles de développement systématique de la formation, héritée des travaux militaires américains des années 1970 (Molenda, 2003). ADDIE n'est donc pas une hypothèse réfutable sur l'apprentissage. Il fournit une nomenclature de gestion de projet. Lui reprocher son manque de scientificité revient à reprocher à un sommaire de ne pas être un roman.
SAM, ou la nouveauté qui a trente ans
SAM, le Successive Approximation Model, oppose à la séquence analyse, design, développement une succession de cycles courts faits de prototypage et d'itérations, ouverts par un atelier initial nommé Savvy Start (Allen & Sites, 2012). Le procès instruit contre ADDIE est celui du modèle en cascade, taillé pour produire vite de la formation militaire standardisée (Allen & Sites, 2012). L'argument séduit, mais il souffre d'un vice. L'idée d'itérer n'a rien d'inédit, et ADDIE lui-même a toujours été présenté comme un cycle rebouclant l'évaluation sur une nouvelle analyse (Molenda, 2003). SAM ne réfute pas ADDIE, il en redessine une variante et la dépose sous marque. Sur le fond épistémologique, les deux camps partagent la même infirmité, aucun n'établit sa supériorité, preuves comparatives d'apprentissage à l'appui.
Le vrai problème se situe ailleurs
Réduire la conception à un arbitrage entre schémas de procédures trahit une confusion tenace. Un modèle de processus prescrit une façon de travailler. Il ne dit rien de ce qui produit l'apprentissage. Albero (2010) montre que la rationalité d'ingénierie appliquée à la formation confond volontiers le schéma normatif avec l'activité réelle des acteurs, laquelle déborde toujours la procédure prévue. La question sérieuse n'est pas de savoir quel modèle adopter, mais comment produire un savoir fiable sur nos propres conceptions. La recherche orientée par la conception y répond de façon autrement plus robuste : concevoir, éprouver en situation, documenter puis théoriser les principes de conception dans un dialogue continu entre chercheurs et praticiens (Sanchez & Monod-Ansaldi, 2015). Là où ADDIE et SAM offrent des rituels de production, elle propose une démarche de preuve.
Conclusion
Alors, ADDIE est-il mort ? La question est mal posée. Un acronyme ne meurt pas, il se démode. Le troquer contre SAM ou contre le prochain modèle agile ne réglera rien tant que la profession confondra la carte du processus avec le territoire de l'apprentissage.
Les outils de la preuve existent pourtant, et ils sont autrement plus exigeants qu'un choix de modèle : formuler une conjecture de conception explicite, l'éprouver dans une situation réelle, en mesurer les effets sur les apprentissages et non sur la satisfaction déclarée, puis documenter la démarche pour l'exposer à la critique et à la réplication (Sanchez & Monod-Ansaldi, 2015). Le formateur qui veut vraiment progresser gagnera au final moins à élire son schéma préféré qu'à s'astreindre à cette discipline. Elle seule sépare une profession savante d'une corporation d'artisans attachés à leurs recettes.
Bibliographie
Albero, B. (2010). Une approche sociotechnique des environnements de formation : Rationalités, modèles et principes d'action. Éducation et didactique, 4(1), 7-24. https://journals.openedition.org/educationdidactique/715
Allen, M. W., & Sites, R. (2012). Leaving ADDIE for SAM: An agile model for developing the best learning experiences. ASTD Press.
Basque, J. (2004). En quoi les TIC changent-elles les pratiques d'ingénierie pédagogique du professeur d'université ? Revue internationale des technologies en pédagogie universitaire, 1(3), 7-13. https://doi.org/10.18162/ritpu.2004.52
Molenda, M. (2003). In search of the elusive ADDIE model. Performance Improvement, 42(5), 34-37. https://doi.org/10.1002/pfi.4930420508
Sanchez, É., & Monod-Ansaldi, R. (2015). Recherche collaborative orientée par la conception : Un paradigme méthodologique pour prendre en compte la complexité des situations d'enseignement-apprentissage. Éducation et didactique, 9(2), 73-94. https://inria.hal.science/hal-01232397
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