Entre didactique et pédagogie
Entre une ligne de référentiel et une séance de trois heures, il manque une opération entière. La didactique interroge le contenu et ses points durs, la pédagogie organise le groupe et le cadre. Confondre les deux revient à réparer en séance, sous les yeux des apprenantes, des décisions prises trois semaines plus tôt devant un tableur.
DIDACTIQUE
Vace
9/4/20263 min read


De loin, un référentiel d'activités professionnelles peut ressembler à un programme de formation. Il n'en est pourtant pas un. Entre la ligne « réaliser un diagnostic de panne sur un système hydraulique » et une séance de trois heures avec douze apprenantes, s’insère une opération entière. Cette opération sépare deux activités bien distinctes que l'on a parfois du mal à discerner.
Develay (1997) trace pour nous aider une ligne de partage d’une netteté qui mérite de circuler dans tous les organismes de formation : « La didactique est attentive en priorité à la relation des élèves au savoir et la pédagogie à la relation des élèves à la loi » (Develay, 1997, p. 63). Transposez dans votre salle. La didactique interroge le contenu lui-même, sa structure, ses points durs, ce qui en lui résiste à l'apprentissage. La pédagogie organise le groupe, le cadre, la relation, le temps, l'autorité. Deux questions distinctes, qui appellent deux séries d'activités et se traitent à deux moments différents.
En formation d'adultes, la difficulté monte d'un cran. Le savoir que vous devez transposer ne dort pas dans un traité universitaire, il dort dans des pratiques. Perrenoud (1998) l'avait établi, la transposition part aussi de pratiques sociales de référence, et une compétence ne s'enseigne jamais directement, seules les conditions de son développement s'organisent. Votre référentiel décrit des activités observables. Il reste muet sur les obstacles, sur les erreurs typiques, sur les raisonnements qui séparent celle qui réussit de celle qui bricole.
Ces raisonnements portent un nom chez Pastré (2002), les concepts pragmatiques, et il indique où les débusquer « C'est en analysant l'activité des acteurs qu'on peut repérer la structure conceptuelle de la situation » (Pastré, 2002, p. 9). Le travail didactique de la formatrice d'adultes commence donc par une enquête sur le travail réel, bien avant tout découpage horaire. Mayen (2012) indique également que la didactique professionnelle fait partir la formation des situations professionnelles plutôt que des savoirs constitués ou des procédures déjà écrites.
Traduisons le tout en activité, puisque le métier se joue là. Côté didactique, identifier le savoir de référence et sa provenance, aller observer des situations de travail, recueillir les erreurs récurrentes, hiérarchiser ce qui organise réellement l'action efficace, construire des situations qui posent authentiquement un problème, et renoncer explicitement à une part du contenu. Côté pédagogie, constituer le groupe, poser un cadre et le tenir, réguler les rythmes, composer avec les écarts entre apprenantes, soutenir l'engagement, arbitrer les tensions, rendre visible la progression. Aucune de ces deux listes ne produit l'autre.
Une séance qui s'enlise dans l'ennui relève de la pédagogie, et une relance d'animation la sauvera. Une séance qui s'enlise parce que l'exercice suppose acquis un raisonnement que personne n'a construit relève de la didactique, et aucune méthode active n'y changera quoi que ce soit. La formatrice qui répond à tout par du jeu et de la dynamique de groupe passe ses journées à réparer en direct des décisions prises plus tôt, seule devant sa progression pédagogique.
Distinguer les deux registres ne revient pourtant pas à tracer une frontière entre deux territoires séparés. Astolfi (1997) parle d' « une différenciation de postures » et rappelle que toute didactique embarque ses propres choix pédagogiques, qu'elle le veuille ou non. Develay (1997) écrit de son côté que pédagogie et didactique « sont tricotées dans le quotidien ». Les deux concepts cohabitent donc dans la même heure de séance. Ils se préparent simplement à des moments différents.
Une question pour finir, à poser à votre progression en cours. Sur les dernières heures que vous lui avez consacrées, combien ont porté sur le contenu lui-même et sur ce qui en lui résiste, combien sur la manière de l'animer ? La répartition dit assez précisément lequel des deux métiers vous exercez pour l'instant.
Bibliographie
Astolfi, J.-P. (1997). Du « tout » didactique au « plus » didactique. Revue française de pédagogie, 120, 67 à 73. https://ife.ens-lyon.fr/publications/edition-electronique/revue-francaise-de-pedagogie/INRP_RF120_7.pdf
Develay, M. (1997). Origines, malentendus et spécificités de la didactique. Revue française de pédagogie, 120, 59 à 66. https://ife.ens-lyon.fr/publications/edition-electronique/revue-francaise-de-pedagogie/INRP_RF120_6.pdf
Mayen, P. (2012). Les situations professionnelles : un point de vue de didactique professionnelle. Phronesis, 1(1), 59 à 67. https://doi.org/10.7202/1006484ar
Pastré, P. (2002). L'analyse du travail en didactique professionnelle. Revue française de pédagogie, 138, 9 à 17. https://ife.ens-lyon.fr/publications/edition-electronique/revue-francaise-de-pedagogie/INRP_RF138_2.pdf
Perrenoud, P. (1998). La transposition didactique à partir de pratiques : des savoirs aux compétences. Revue des sciences de l'éducation, 24(3), 487 à 514. https://doi.org/10.7202/031969ar
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