Esprit critique : apprendre à penser contre soi-même

L'esprit critique en deux heures de formation ? Un fantasme de catalogue ! La recherche en psychologie cognitive démontre que penser contre soi-même est une procédure coûteuse, ancrée dans des savoirs disciplinaires précis, et qu'aucune capsule e-learning ne remplacera l'effort qu'elle exige.

PÉDAGOGIE

Vace

5/14/20263 min read

esprit critique
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L'esprit critique connaît un succès inversement proportionnel à la rigueur de sa définition. Les référentiels en font une "soft skill" transversale, les ministères en font une mission éducative, les formateurs en font un atelier de deux heures sur les biais cognitifs avec quelques illusions d'optique en bonus. Pendant ce temps, la recherche cognitive accumule des données qui rendent ce consensus moelleux assez intenable. Apprendre à penser contre soi-même n'est ni une compétence générale, ni une posture morale, ni le produit d'un quizz sur les fake news. Il s'agit d'une procédure coûteuse, située, et profondément contre-intuitive.

Le mythe de la compétence transversale

Premier problème : l'esprit critique ne se transfère pas comme on l'imagine. Pasquinelli et Bronner (2021), dans leur rapport pour le Conseil scientifique de l'éducation nationale, confirment ce que Willingham (2007) démontrait déjà : la pensée critique dépend massivement des connaissances spécifiques au domaine considéré. On ne raisonne pas critique en physique sans physique, en histoire sans historiographie, en pédagogie sans épistémologie. La croyance qu'un module générique "esprit critique" produirait des esprits critiques généralistes relève du fantasme transférentiel cher aux ingénieries pédagogiques pressées.

Notre raison n'est pas faite pour la vérité

Deuxième problème, plus dérangeant. Mercier et Sperber (2011) ont défendu une théorie argumentative du raisonnement : nos capacités déductives auraient évolué pour convaincre nos congénères, pas pour évaluer la justesse de nos propres croyances en solitaire. Conséquence prévisible et empiriquement documentée, le biais de confirmation reste massif, robuste, et résistant à l'élévation du niveau d'études (Bronner, 2013). Penser contre soi exige donc de lutter contre une architecture cognitive qui produit spontanément le contraire. Autant demander à un poisson de marcher en se concentrant très fort.

Système 2 ou théâtre de la rationalité

Kahneman (2011) a popularisé la distinction entre traitement automatique et traitement contrôlé. Le second est lent, coûteux, fatigable, et ne se déclenche jamais par défaut. Les apprenants ne deviennent pas réflexifs parce qu'on leur explique qu'ils ont des biais : ils restent biaisés tout en sachant qu'ils le sont. Connaître l’existence du biais de confirmation ne vaccine pas contre le bais de confirmation. La métacognition déclarative n'est pas la métacognition procédurale, et c'est précisément là que la plupart des formations à l'esprit critique s'effondrent.

Ce qui marche réellement

Que faire alors en formation ? D'abord, abandonner l'idée d'un cours d'esprit critique hors-sol. Les dispositifs efficaces, recensés par Pasquinelli et Bronner (2021), partagent trois caractéristiques.

Premièrement, ils ancrent le raisonnement dans un contenu disciplinaire substantiel, parce qu'on ne pense bien que sur ce qu'on connaît.

Deuxièmement, ils imposent des procédures contradictoires : argumenter une thèse puis sa réciproque, soumettre ses conclusions à l'examen d'autrui, expliciter ses critères, accepter d'être réfuté publiquement. Bronner (2013) souligne d'ailleurs que la délibération collective bien outillée corrige davantage les biais individuels que l'introspection solitaire.

Troisièmement, ils acceptent que l'effort cognitif soit non négociable : pas de raccourci ludique, pas de gamification de la rationalité.

Conclusion : la mauvaise nouvelle pédagogique

Apprendre à penser contre soi-même n'est donc pas une posture qu'on adopte un matin après avoir vu une vidéo virale sur la Terre plate. Il s'agit d'un ensemble d'habitudes procédurales, ancrées dans des savoirs disciplinaires, soutenues par des dispositifs contraignants, et entretenues par des collectifs argumentatifs exigeants.

La nouvelle est mauvaise pour les industries de la formation rapide, qui ne fabriqueront pas un esprit critique en deux jours ni en trois capsules e-learning. Elle est bonne pour qui prend la pédagogie au sérieux : derrière la formule à la mode, il existe un objet de recherche solide, des leviers documentés, et beaucoup de travail à faire.

Bibliographie

Bronner, G. (2013). La démocratie des crédules. Presses universitaires de France.

Kahneman, D. (2011). Thinking, fast and slow. Farrar, Straus and Giroux.

Mercier, H., & Sperber, D. (2011). Why do humans reason? Arguments for an argumentative theory. Behavioral and Brain Sciences, 34(2), 57‑74. https://doi.org/10.1017/S0140525X10000968

Pasquinelli, E., & Bronner, G. (2021). Éduquer à l'esprit critique : bases théoriques et indications pratiques pour l'enseignement et la formation. Conseil scientifique de l'éducation nationale. https://www.reseau-canope.fr/fileadmin/user_upload/Projets/conseil_scientifique_education_nationale/CSEN_Rapport_Esprit_critique_Vdef.pdf

Willingham, D. T. (2007). Critical thinking: Why is it so hard to teach? American Educator, 31(2), 8‑19. https://www.aft.org/sites/default/files/Crit_Thinking.pdf