Et si l'andragogie n'était qu'un mythe ?
L'andragogie de Knowles : concept fondateur ou mythe pédagogique ? 1er article d'une trilogie
PÉDAGOGIE
Vace
3/15/20264 min read


L'andragogie de Knowles : concept fondateur ou mythe pédagogique ? (1/3)
Prononcez le mot andragogie dans une salle de formation de formateurs. Observez les hochements de tête. L'auto-direction, l'expérience comme ressource, la motivation intrinsèque : ces postulats sont devenus le catéchisme de la formation d'adultes, répétés avec la ferveur qu'on réserve d'ordinaire aux vérités révélées. Le problème, c'est que la science n'a jamais vraiment confirmé la révélation.
Les six postulats et leur généalogie idéologique
Malcolm Knowles formalise son modèle andragogique dans les années 1970, en opposition revendiquée au modèle « pédagogique » qu'il assimile à l'enseignement directif des enfants (Boutinet, 2020). Six présupposés structurent l'édifice : le besoin de savoir, le concept de soi de l'apprenant, le rôle de l'expérience, la disposition à apprendre, l'orientation vers la résolution de problèmes et la motivation intrinsèque.
Présentés comme des caractéristiques distinctives de l'adulte, ces principes puisent en réalité dans le courant humaniste américain (Rogers, Maslow) et dans la dynamique de groupe des années 1960 (Moll, 2024). Knowles emprunte sans toujours interroger ses emprunts. Bourgeois et Nizet (2005) le soulignent : l'autonomisation du champ de l'éducation des adultes a puisé sa légitimité dans l'attribution d'une spécificité ontologique à l'adulte apprenant, spécificité dont la base empirique reste, pour le moins, ténue. Boutinet (2020), quant à lui, qualifie l'andragogie de « préoccupation équivoque » : le terme promet une science de l'adulte apprenant, il livre un assemblage prescriptif.
La distinction adulte/enfant tient-elle vraiment ?
C'est ici que le bât blesse le plus sérieusement. Knowles postule que l'adulte apprend de manière « immédiate » et orientée vers la vie, tandis que l'enfant apprendrait de manière « différée » et orientée vers le développement futur. Or, comme le démontre Moll (2024) en confrontant l'andragogie aux théories constructivistes (Piaget, Vygotsky), cette dichotomie ne résiste pas à l'examen. La zone proximale de développement vygotskienne décrit un mécanisme d'apprentissage par médiation qui opère indifféremment chez l'enfant et chez l'adulte. L'assimilation et l'accommodation piagétiennes ne connaissent pas de rupture ontogénétique à l'âge de 18 ans.
Des enfants peuvent être auto-dirigés. Des adultes peuvent être (et sont souvent) dépendants d'un cadre structurant. L'expérience accumulée n'est pas davantage l'apanage de l'adulte : un enfant de dix ans ayant grandi dans un contexte migratoire possède un réservoir expérientiel que bien des adultes sédentaires n'égaleront jamais. Ce que Knowles présente comme une frontière développementale ressemble, en fait, à une projection idéologique : celle d'un adulte idéalisé, autonome, rationnel et occidental (Moll, 2024).
Pas de spécificité pédagogique : le constat de Maubant
La thèse de Maubant (2004) enfonce le clou avec une rigueur qui laisse peu de place à l'esquive. Après avoir examiné les quatre grands courants traversant la formation des adultes (comportementaliste, humaniste, critique, constructiviste), il parvient à une conclusion limpide : il n'existe pas de pédagogie spécifique de la formation des adultes. Les mêmes courants théoriques, les mêmes mécanismes d'apprentissage, les mêmes tensions entre transmission et construction irriguent l'ensemble des situations éducatives, quel que soit le public, quel que soit le contexte. La formation des adultes ne dispose pas d'un « supplément d'âme » pédagogique. Elle dispose de pédagogies disponibles pour tous les éducateurs.
Andragogie ou distinction formel/non-formel ?
Alors, que décrit réellement Knowles quand il oppose pédagogie et andragogie ? Probablement pas une différence entre enfants et adultes, mais une différence entre modalités formelles et non-formelles d'enseignement (Moll, 2024). L'apprentissage centré sur l'expérience, la négociation des objectifs, la résolution de problèmes concrets : tout cela caractérise moins un type d'apprenant qu'un type de dispositif. Bourgeois (2013), en analysant la contribution de Dewey, rappelle que le courant andragogique avait fait de l'expérience la marque distinctive de l'adulte, alors que Dewey lui-même n'avait jamais posé une telle frontière. L'expérience est un moteur d'apprentissage. Point. Elle ne porte pas de carte d'identité.
En guise de conclusion (provisoire)
L'andragogie de Knowles n'est pas une théorie de l'apprentissage. C'est un ensemble de prescriptions méthodologiques adossées à une psychologie humaniste datée, construites sur une distinction enfant/adulte que ni la psychologie du développement ni les sciences de l'éducation ne corroborent. La formatrice d'adultes qui cherche des appuis solides a tout intérêt à se tourner vers les théories générales de l'apprentissage (charge cognitive, constructivisme, apprentissage par médiation) plutôt que vers un clivage ontologique sans fondement. Disons-le sans détour : invoquer l'andragogie en 2026, c'est brandir un totem. Et les totems, en science, ne font pas de bons protocoles de recherche.
Bibliographie
Bourgeois, É. (2013). Expérience et apprentissage. La contribution de John Dewey. Dans L. Albarello, J.-M. Barbier, É. Bourgeois et M. Durand (dir.), Expérience, activité, apprentissage (p. 13-38). Presses Universitaires de France. https://shs.cairn.info/experience-activite-apprentissage--9782130619758-page-13
Bourgeois, É. et Nizet, J. (2005). L'apprentissage adulte. Vers une nouvelle épistémologie. Dans Apprentissage et formation des adultes (p. 9-23). Presses Universitaires de France. https://shs.cairn.info/apprentissage-et-formation-des-adultes--9782130550259-page-9
Boutinet, J.-P. (2020). L'andragogie, une préoccupation équivoque pour aborder des problèmes nouveaux. Dans Psychologie de la vie adulte (p. 80-94). Presses Universitaires de France. https://shs.cairn.info/psychologie-de-la-vie-adulte--9782715404496-page-80
Maubant, P. (2004). Les pédagogies des adultes, quelles spécificités ? Dans Pédagogues et pédagogies en formation d'adultes (p. 7-38). Presses Universitaires de France. https://shs.cairn.info/pedagogues-et-pedagogies-en-formation-d-adultes--9782130540441-page-7
Moll, I. (2024). A psychological critique of Knowles' andragogy as a theory of learning. Andragoška spoznanja/Studies in Adult Education and Learning, 30(1), 151-170. https://doi.org/10.4312/as/16396
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